2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 20:35

Récit         O Pedrouzo – Lavacolla - Santiago 

texte sonorisé     16 km

 

PL-OBRADOIRO-VERSO-BIS.jpg

 

Place de l'Obradoiro côté pile

 

Les 16 kilomètres sont faciles et distrayants. Il y a tellement de monde sur le chemin dans cette campagne vallonnée ! Dernier jour pour beaucoup de pèlerins... Bouffées d'émotion... bonheur d'arriver ou tristesse que le chemin finisse ?

 

Après le vacarme des pistes de l'aéroport, passage à Lavacolla, au nom évocateur. La tradition voulait que le pèlerin se lave intégralement avant l'entrée dans la Ville Sainte de Santiago. Difficile aujourd'hui : trop de témoins possibles et le ruisseau est trop petit. En guise d'ablutions je me trempe longuement les mains dans l'eau fraîche pour noyer ce qui ressemble à du chagrin. Tant pis ! Au-delà de Santiago, j'aurai bien le plaisir de me baigner dans la mer, puisque, c'est décidé depuis le début, je continuerai vers Fisterra.

 

Les 16 kilomètres ne sont pas grand chose, on arrive vite au Monte de Gozo, ce Mont-Joie d'où enfin on peut apercevoir, pour la première fois, les toits et les clochers de la cité. De la ville monte un grondement de circulation, de gens affairés. Nous redescendons et nous entrons dans les nouveaux quartiers, où le bruit se fait plus fort, puis dans les faubourgs anciens.

 

LES-CLOCHERS-DE-SANTIAGO-PAR-JUDITH-VANISTENDAEL.jpg

 

Croquis de Judith Vanistendael

 

Du refuge du Monte de Gozo qui compte des milliers de lits sortent beaucoup de pèlerins. De ce fait, c'est vraiment en foule que se pressent les marcheurs sur les quelques kilomètres qui restent. A ceux qui n'ont fait que le minimum, à ceux qui ont couvert huit à dix huit fois plus de distance se mêlent ceux qui n'en sont pas à leur premier camino, et tout ça dans la bonne humeur. Un peu comme pour une fête qui aurait des milliers d'invités ou comme un carnaval où les familles et les amis se dirigent vers le spectacle... Tu es pris par le mouvement, par cet élan auquel tu appartiens aussi. Rien ne pourrait arrêter cette avancée vers quelque chose d'inexplicable.

 

Conversation avec la femme d'un couple de catalans, quand un irlandais plus jeune lui adresse un :

-  Carmen ! que tàl ?

-  You here, Sean !

Ils s'étaient rencontrés et s'étaient rattrapés de temps en temps du côté des Pyrénées, puis jamais revus. Surprise, exclamations de joie, effusions. En trente jours, séparément, ils ont vécu des difficultés, des peurs et des bonheurs différents, mais semblables. Ils ont fait le même chemin. Quand tu les vois s'embrasser, ça te prend aux tripes.

 

 

Les 16 kilomètres sont terminés. On entre dans la vieille ville. Nous traversons les rues de granit brun, les façades sont de la même couleur, les boiseries aux fenêtres sont blanches. Des pèlerins partout. C'est la belle zone historique où seuls les piétons sont admis. On n'entend plus que les pas, les bourdons qui frappent le sol et les clameurs des conversations. Il faut serpenter à travers les ruelles. L'heure approche. D'un coup, presque par inadvertance, tu découvres la cathédrale.

 

Les flèches ouvragées en pierre rugueuse s'élancent avec une fantaisie baroque démesurée : colonnes, frontons, socles, statues... Je m'arrête... C'en est trop. D'ailleurs c'est fini. Je m'assieds sur un mur de la Praza de Immaculada, que, pendant des siècles, des milliers de pèlerins ont atteinte après souffrances, efforts et dévotions, je regarde autour de moi les façades des bâtiments et les gens de toutes les nations. Quand tu y arriveras à ton tour, tu ne pourras pas t'en lasser. Tu attendras que ça passe. En même temps tu souhaiteras que chaque moment de ta vie soit pareil à celui-ci.

 

Au bout d'une demi-heure, Marie Claude et Chantal me sortent de mon hébétude et nous allons déjeuner. En face de la terrasse du petit restaurant, un guitariste entonne des chants où vibrent tout l'amour, toute l'histoire, toutes les peines des espagnols, toute l'âme de l'Espagne. Pas besoin d'être hyperémotif, c'est l'estocade.

 

Après le déjeuner, les amies sont parties trouver une chambre. Relâchement. Je m'endors sur ma chaise, dans cette rue, sur la terrasse du petit restaurant.

 

Quelque chose me réveille, je reprends mes esprits... c'est à ce moment-là qu'il se passe un truc incroyable. Le téléphone sonne, quelqu'un m'appelle de France et me donne un rendez-vous espéré depuis des mois... Ca ne s'est pas passé hier ou un autre jour, non, il a fallu que ce soit ici, à mon arrivée à Santiago. Je ne peux pas t'en dire plus, mais la coïncidence est trop forte, je suis abasourdi.

 

Dans l'après-midi, il y a deux ou trois choses à faire. Parmi elles, l'admiration des voûtes et des sculptures de la cathédrale et l'embrassade du buste doré de St Jacques, bien au-dessus de l'autel, dans un décor d'anges bouffis en bois doré. Alors je pense très fort à la bénédiction du départ, à Bernard, qui m'avait parlé de ce buste il y a plusieurs mois, au sens collectif de mon geste et je me dis que ça ne peut pas me faire de mal.

 

J'assiste à une petite cérémonie en espagnol et en italien où quiconque le souhaite peut prendre la parole et témoigner de ce qu'il a vécu. Je voudrais bien, moi, leur dire que ce chemin a été pour moi aussi l'expérience la plus longue, la plus forte, la plus riche, la plus haute de la petite vie que j'ai vécue, mais je me tais, je le dirai plus tard, à d'autres... et je suis d'ailleurs trop ému pour garder la voix claire.

 

Pas de messe à botafumeiro aujourd'hui, nous ne sommes que le 13 août. Il chauffera bien dans deux jours et je comprends que ce n'est pas pour moi...

 

Entre quelques courses et un moment d'attente, je contourne la cathédrale et les quatre places qui l'entourent et je croise de nombreux visages connus en chemin : les deux jeunes allemands, un jordanien et un brésilien, les parents du groupe des 120 collégiens, un couple d'italiens du Haut Adige, et même Elisabeth, la fille d'Albuquerque rencontrée juste après Sahagun... Combien de pèlerins en plus je reconnaîtrais si j'avais parcouru le camino d'une seule traite !

 

Voilà 5 heures que nous sommes arrivés à Santiago. Il est trop tôt pour tirer quelque conclusion que ce soit. Etre un pèlerin est-ce que c'est bien ? des problèmes sont-ils résolus ? est-ce que je comprends mieux mes congénères humains ? ai-je surmonté toutes mes peurs ? ai-je apprivoisé la mort ? puisque Dieu existe, me suis-je rapproché de Lui ? suis-je à présent quelqu'un de différent ? ai-je trouvé le bonheur ? Je crois bien que les réponses sont affirmatives, quoique.... sous une forme différente de ce que l'on peut imaginer. Ce qui est sûr, c'est que ça ne c'est pas passé à l'arrivée ici, mais en chemin... Je n'ai pas encore le recul pour analyser et mettre des mots sur tant de sentiments mêlés. Dans quelques mois je pourrai te donner des détails si tu me les demandes. Mais je le ferai entre nous : je ne suis pas sûr que cela intéresse tout le monde...

 

CATH-SANTIAGO-BIS.JPG

 

Place de l'Obradoiro côté face

 

Nous dormons ce soir dans une petite pension. J'y trouve un prospectus touristique qui m'apprend que le rivage de Fisterra, tout à l'ouest, à deux ou trois jours de Santiago, porte un nom particulier.

 

Ce nom, c'est Costa da Morte.

 

 

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Published by J - dans Récit
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commentaires

Geneviève 29/09/2013 07:23

J'ai ressenti l'allégresse que tu décris, malgré le monde, mieux que ça AVEC le monde qui arrivait à Santiago.
Ces surprises aussi comme ces néo-zélandais (père et fille) vus à St Jean pied de Port et retrouvés sur la place à Santiago... Jamais rencontrés en 33 jours de chemin, comme quoi, malgré le nombre
de pélerins, on marche seul.

J F F 29/09/2013 23:04



On a donc vécu presque la même chose... Comme c'est bon de ne pas être seul à observer ces effusions ! 



Anne 07/06/2012 19:49

Merci,
Toujours cette émotion, recommencée, chez les autres, en soi.
Ton émoi est perceptible.
Anne
Plus que pèlerine, je suis cheminante

J F F 12/06/2012 18:58



L'émotion, c'est contagieux, il suffit de rire pour faire rire les autres. A l'inverse, ça marche aussi. Rions plus, pleurons moins !



André Weill 22/08/2011 18:21


Welcome brother, je laisse libre cours à ce que ton émotion va dire, écrire dessiner, chanter !


J F F 01/09/2011 17:24



Merci, c'est chose faite, et avec grand plaisir. S'il y a des modifications à apporter, c'est possible, bien entendu !


Gageons que tes mots en convaincront plus d'un à prendre son sac... et à se lancer à la découverte de soi...



André Weill 01/08/2011 18:59


Le chemin est un espace d’intelligence, aux sens profonds du terme. Il nomme, cueille et rassemble nos humanités dispersées, désespérées. Le chemin fait de l’étranger un compagnon de route. Il
donne de la lumière à nos humanités, les remet dans le sens de la marche. C’est un bâton de paix, un yoga. Un jeu de miroir entre toi et moi, entre hier et demain, entre dedans et dehors. Marcher
c’est danser sur terre.


J F F 20/08/2011 17:52



Merci André !


...Tellement perméable à ton commentaire que je ne sais quoi répondre. En fait, il n'y a rien à répondre, c'est juste qu'on aurait envie de décortiquer chacune de tes phrases, non pour les
expliquer, elles sont claires. Pour leur donner encore plus de résonance, pour mieux les savourer. Et puis tellement envie de faire de ton texte un article, tout simplement !


Si tu m'y autorisais... 



lili58 12/08/2010 16:23


avec un peu de retard une grosse bise pour ta 60e heureuse, et viva le camino !!


J 12/08/2010 17:10



Merci lili58 ! 


Sur le chemin, personne n'est en retard ni en avance, le moment présent est ce qui prime, n'est-ce pas ? 


A bientôt sur le blog,


J F



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